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Plus on rencontre d'Hommes, plus on devient humain...

 

Mettant à profit ce proverbe, les participants du voyage Paris-Istanbul comptent bien partager avec vous leurs rencontres! Que ce soit en bord de routes ou en voiture, les occasions ne manquent pas de découvrir l'Europe à travers le regard de ses habitants! Des personnalités généreuses, extraordinaires qui les auront marqués. Parce qu'une main tendue est aussi la réponse à un pouce levé, suivez ceux qui ont su tendre leur main et sans qui le voyage ne serait rien!

 

 

Portrait 1 : Bernd, routier mais pas que...

      Notre plus belle rencontre de la deuxième étape, c'était entre Freiburg et Lindau, sur la B31 à la sortie de Freiburg. Nous ne connaissons pas son nom, mais appelons-le Bernd.
On était idéalement placé à un feu depuis seulement quelques minutes, lorsque Bernd s'arrête et nous propose de nous emmener jusque'à Titisee, à 30 km de là.
Bernd, la cinquantaine, chemise de bucheron et barbe de 4 ou 5 jours, nous raconte qu'il est routier et travaille pour une entreprise qui transporte des déchets chimiques à travers l'Europe. Ayant fait beaucoup de trajets en Europe de l'est, il visualise tout de suite notre itinéraire, et nous donne quelques conseils pour la suite. On n'a apparemment pas trop à s'inquiéter, les gens sont bien motorisés, même si on croisera surement quelques calèches à poney, sur des routes pas forcément en bon état.
Selon Bernd, même si on devra être vigilants, les gens sont très chaleureux, malgré des conditions de vie difficiles. Il nous parle de la solidarité qui l'a frappée dans ces régions, de la nécessité pour chacun d'avoir son propre jardin pour pouvoir passer l'hiver, et de la prostitution encore très répandue, même chez les enfants, du fait des problèmes économiques dans certaines régions. Il nous conseille donc de passer par Belgrade, entre Sarajevo et Sofia, où les routes seront meilleures et plus sures.
Arrivés à hauteur du Titise, ou Bernd devait s'arrêter, il propose de faire un détour, pour nous déposer sur une autoroute directe vers Lindau. On traverse la foret noire sur une nationale au milieu de paysages magnifiques, et Bernd en vient à nous parler de son village, où il habite depuis quelques années maintenant, avec son mari.
Et puis nous apprenons que Bernd et son mari arrondissent les fins de mois en faisant des shows de travesti dans le restaurant d'un copain. C'est parti d'une idée toute bête, un peu de matos son et lumière pour amateur, quelques idées de parodie, des robes faites maison, des chansons … et puis c'est devenu un moyen d'attirer l'attention sur le problème toujours présent du SIDA, notamment dans les milieux homosexuels. Selon Bernd, il ne faut pas que les jeunes soient moins vigilants, sous prétexte que les progrès de la médecine permettent aujourd'hui de vivre avec le SIDA. Le traitement reste lourd et les 28 cachets par jour que prend l'un de ses amis sont loin d'être faciles à vivre. Avec ses spectacles, qui font rire mais aussi réfléchir, Bernd s'engage aussi auprès de Die Tafel, l'équivalent des Restos du Coeur. Il estime qu'on ne peut pas sauver le monde, mais que chacun peut contribuer à améliorer les choses dans son entourage.



Nicolas et Kerstin

Portrait 2 : David

 

​David, le genre de type qui prend sa voiture juste pour prendre des auto stoppeurs. Le sauveur qu’on attend tous. Aujourd’hui 29 mai, à la sortie de Liezen, dans la pluie et le froid autrichien, nous nous préparons à lever le pouce et redoutons l’attente. Alors que nous marchons vers un bon spot, une voiture nous klaxonne déjà. Celle-ci fait demi-tour sur le rond point pour aller dans notre direction, ce qui ne manque pas de nous intriguer. Nous montons et le conducteur nous explique que sa femme nous a vu et l’a appelé pour lui dire de venir nous chercher. Début de l’histoire ... Fier de sa veste dont le logo nous intrigue, il nous dit travailler au parc national de Gesäuse. D'ailleurs il passe en ce moment même à la radio pour parler de son projet de développement régional financé par l'Union européenne. Il a pour but de faire découvrir cette région aux Européens, mais surtout de permettre a chacun de voyager sans voiture personnelle, d’où le détour pour venir nous chercher. En quelque sorte transformer l'Europe en grand terrain de découverte accessible à tous. Cela permettrait de parfaire notre culture d’Européens, et ainsi d’éviter de l'outrer en lui avouant que nous ne connaissions pas Hallstadt (petit village magnifique et très connu au cœur des Alpes autrichiennes) avant d'y mettre les pieds. "La France se dit reine de la culture et vous ne connaissiez pas Hallstadt !"

Marc et Auberie

Portrait 3 : Joseph et la politique hongroise

 

Alors que nous cherchons une voiture pour nous amener à Budapest, Joseph vient spontanément nous voir pour nous proposer de monter dans sa voiture. Il bredouille 2-3 mots d’anglais puis lorsqu’il découvre, que nous comprenons l’allemand, sa langue se délie. La conversation s’engage donc et reste assez banale : Nous venons de Paris, nous allons à Budapest ... Il nous dit travailler en Autriche car les salaires y sont 3 fois plus élevés qu’en Hongrie. Mais ce n’est que quand nous lui disons étudier les sciences politiques que la conversation prend un tour intéressant. Joseph se met à parler de la politique en Hongrie, et ce sans pause jusqu’à l’arrivée à Budapest 2h plus tard. Nous n’avons pas tout compris car il parlait dans un allemand rapide avec un fort accent, mais voici à peu près ce qu’il nous a dit.

 

Le milieu politique

Il nous dit qu’en Hongrie les hommes politiques sont tous très riches, viennent du milieu des affaires et gardent un lien étroit avec celui-ci. Ce n’est pas à proprement dire de la corruption mais des conflits d’intérêt qui sont omniprésents; il n’y a pas de séparation nette entre argent et politique. Du coup, les hommes politiques sont déconnectés de la vie réelle et ne peuvent pas comprendre les problèmes des gens. Ils ne prennent de décisions que par soucis de rentabilité et non pour essayer d'améliorer la vie des Hongrois. "L’État c’est pas une entreprise, il faut prendre des mesures sociales !", s’énerve-t-il. Dans la ligne du discours tous pourris, il nous dit "depuis 20 ans les gouvernements changent, les partis alternent mais c’est toujours la même chose, ils ne font rien !"

 

Le gouvernement et la presse

Il en vient à parler du gouvernement de Viktor Orban (extrême droite), actuellement au pouvoir. Pour lui, la presse est trop dure avec lui " il n’est pas nazi, juste patriotique". Il soutient ce gouvernement (alors qu’il semble plutôt de sensibilité de gauche) car il pense que ce gouvernement est le seul à pouvoir changer les choses. Il critique par contre très vivement la presse. Pour lui les gens sont très influencés par la presse qui est mauvaise et raconte n’importe quoi sans s’informer véritablement.

 

Les Tziganes

Nous décidons alors de le lancer sur le sujet des Tziganes, discriminés en Hongrie, thème que nous n’osions d’abord pas aborder. Il semble un peu gêné mais continue à parler. Il nous dit alors que les Tziganes sont asociaux et refusent de s’intégrer dans la société hongroise, mais surtout qu’ils ne veulent pas étudier. Il cite l’exemple d’une classe constituée de 25 tziganes et 5 hongrois. Les 5 hongrois et 5 tziganes veulent travailler et les 20 autres tziganes perturbent le cours et empêchent tout le monde de suivre. Ou encore l’exemple d’un tzigane à l'université qui était le seul de sa famille au sens large à être aller à l’université mais aussi au lycée. Et d’affirmer en riant : "ce n’est pas de la haine, c’est la vérité." Quand on lui demande ce qu’il faudrait faire, il semble éviter la question bien qu’il ait une réponse en tête. Nous pensons que ce qu’il n’osait pas nous dire mais qu'il nous a fait comprendre par des voies détournées, c’est que pour lui il faudrait séparer les enfants tziganes de leur famille et donc de leur culture, qui est le véritable problème.

 

Tout ce que nous a dit Joseph doit évidemment être pris avec beaucoup de recul. Ce qui nous a le plus interpellé, c’est le dualisme de ses opinions, tiraillées entre désir de justice sociale et patriotisme. Nous remarquons que le discours de la droite extrême touche particulièrement les Hongrois dans une logique patriotique, car leur culture a été très attaquée au cours de l’histoire, comme nous le verrons à Budapest

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Emmanuel et Auberie

Portrait 4 : Drago, Croate patriote

 

Ce jour là nous attendons depuis 30 minutes une voiture direction Split en Croatie. Le soleil et la mer, enfin au rendez vous, rendent l'attente agréable mais nous n'avons pas le temps de traîner car nous devons prendre un ferry dans deux heures à Split et il nous reste plus de 100km de nationale tortueuse le long de la côte de l'Adriatique à faire, qui, si belle soit elle, n'est pas la route la plus rapide.

 

Une camionette finit par s'arrêter à l'arrêt de bus que nous avons choisi comme spot. Nous nous empressons de monter dedans et nous faisons la connaissance de Drago, 34 ans, livreur, originaire de Split. La conversation s'engage vite mais à maintes reprises l'anglais limité de notre chauffeur l'empêche d'exprimer clairement ses pensées.

 

Drago se met très rapidement et spontanément à nous parler de la guerre de Yougoslavie. Il nous explique que les Croates se sont beaucoup battus pour leur liberté (c'est à dire leur indépendance vis-à-vis de la Serbie) et c'est pourquoi elle leur est aujourd'hui si précieuse. Il ajoute qu'il trouve normal le service militaire, qui n'est après tout qu'« un an dans une vie » pour protéger cette liberté si précieuse.

 

Ce patriote nous parle ensuite de l'entrée imminente de son pays dans l'Union européenne (1er juillet), dont il trouve les avantages douteux. En effet, dans une logique bien plus patriotique que conservatrice, il craint que la culture et les traditions croates soient menacées par l'esprit libéral de l'Europe occidentale. Nous sentons que le long combat d'indépendance de la Croatie a mené ses citoyens à ressentir un patriotisme qui semble presque dépassé en Europe de l'Ouest. Cette crainte d'être englouti culturellement par l'UE contraste avec la position des deux Croates qui nous avaient fait passer la frontière hongroise quelques jours plus tôt, et qui nous disaient être heureux de l'intégration européenne, principalement pour la facilité de circulation qu'elle procure.

 

Drago nous confie ensuite, à demi-mot, être particulièrement gêné par certaines lois en Europe qui vont à l'encontre du catholicisme, comme par exemple le mariage homosexuel. Nous comprenons alors que notre chauffeur relie beaucoup culture et religion, ce qui s'explique en partie par l'histoire de la Yougoslavie. En effet il nous explique que la Yougoslavie était divisée en 3 peuples : les Croates (catholiques), les Serbes (orthodoxes) et les musulmans de Bosnie. Ce passionné d'Histoire évoque ensuite les difficultés de cohabitation de ces 3 peuples dans la Bosnie actuelle. Drago considère d'ailleurs que la Bosnie fait historiquement partie de la Croatie, et que la seule différence est l'influence turque lors de l'invasion ottoman au XVème siècle. Quand il nous parle de la météo, il nous dira même : « il a plu partout en Croatie : en Istrie, en Dalmatie, en Bosnie ... ». À mon sens ce lapsus veut tout dire sur le flou des frontières dans les Balkans.

 

Nous n'atteindrons pas Split à temps pour le ferry mais cette rencontre nous a assurément offert une journée comme on les aime quand on voyage en auto-stop.

Dmitry et Auberie

Portrait 5 : Les Kosic, une famille en or

 

 

Entre le parc naturel serbe et Belgrade, nous sommes en trinôme, Benoit, Emma et moi. À Uzice, une voiture s'arrête : c'est un couple de Serbes qui parle allemand. Après leur avoir parlé deux minutes, en leur expliquant que nous voulons aller à Belgrade, ils nous proposent de venir chez eux, et insistent ! Après avoir longuement hésité, nous acceptons leur proposition, c'est l'occasion que nous attendions, pour enfin rencontrer une famille Serbe ! Ils nous amènent chez eux dans un village perdu dans la campagne profonde (Novi Paçar). Ils nous offrent des canettes de coca chacun sur la route et nous faisons connaissance avec Nena, la mère et Safet, le père, qui nous parlent de leurs trois fils nés en Allemagne mais qui ont grandi en Serbie. Eux mêmes ont vécu 5 ans en Allemagne. Ils nous apprennent quelques mots de Serbe, sont très curieux par rapport à notre voyage, nous posent plein de questions sur notre famille, nos frères et soeurs... Arrivés chez eux, nous rencontrons les trois fils de 19, 17 et 8 ans, Armit, Ermit et Jelian, puis ils nous font visiter leur jolie maison, nous offrent du café turc, nous proposent d'utiliser leur salle de bain. Nous passons à table pour partager un repas tous ensemble, avec des steaks, tomates et du pain délicieux fait maison par la maman. Les trois jeunes ne parlent pas un mot d'anglais ni d'allemand et la conversation se limite donc au langage des signes et aux grimaces. L'après-midi suivante, ils nous emmènent boire un verre en ville. Il n'y a pas grand chose à faire dans cette petite ville, tout le monde se retrouve dans des petits bars. Il y a eu quelques moments gênants, de longs silences (problèmes de communication !), mais ils nous offrent deux tournées et refusent encore que l'on paie. Ces gens donnent tellement alors qu'ils ont si peu, c'est vraiment touchant. Puis ils nous amènent vers leur repère de pêche pour nous montrer un bout de leur quotidien. Ensuite nous partons en voiture toujours vers une ancienne piste de décollage d'avions militaires qui a été bombardée pendant la guerre. Nous observons avec émotion des bunkers complètement démolis. Il pleut et l'ambiance est d'autant plus au recueillement. Ils nous disent qu'il reste des mines anti-personnelles dans les environs. Nous rentrons ensuite à la maison, ils achètent un jeu de cartes exprès pour nous sur la route, et une fois arrivés nous jouons au poker avec eux, au moins c'est universel ! Ils nous font écouter de la musique serbe et nous leur faisons découvrir la musique française. Le soir, nous nous retrouvons tous autour d'une bonne pita aux épinards faite maison, c'est un délice. On fait la connaissance de toute la famille, les oncles, tantes, cousins. Ils sont tous de confession musulmane et travaillent tous dans une usine de construction de voitures. Le petit de 8 ans sait d'ailleurs déjà conduire et nous fait une démonstration impressionnante ! La maman voudrait qu'on reste toute la vie et qu'Emma et moi épousions ses fils... Le soir, nous sortons dans un bar avec les jeunes, ils nous font manger de la glace a la becquée et nous chantent des chansons d'amour en serbe ! En revanche, ils nous mettent en garde contre Belgrade, nous font un peu peur en nous parlant de la Mafia et des trafics. Enfin, nous rentrons à la maison, ils nous parfument et nous allons nous coucher. Le lendemain matin, nous faisons des photos souvenir, la mère nous prépare des sandwichs pour le midi et nous les quittons avec émotion. La mère et la tante sont en pleurs, le père a les larmes aux yeux, nos adieux sont si tristes ! Nous n'oublierons jamais cette rencontre formidable. Nous n'aurions jamais eu l'occasion de rencontrer cette famille, au fin fond de la campagne serbe, si nous ne nous étions pas lancés dans ce périple avec Stop and Go. Nous sommes heureux et fiers de ne pas avoir été trop méfiants et d'avoir vécu cette expérience hors du commun.

Flora L



Portrait 6 : les inspecteurs des impôts bosniaques

 

Quelques kilomètres après la sortie de Sarajevo, nous sommes en train de stopper en direction de la Serbie avec Yann et Caroline lorsqu’une voiture s’arrête. En sort une jeune femme en uniforme officiel qui nous ouvre gentiment le coffre et nous invite à nous asseoir à l’arrière. Intrigués par cette tenue particulière, nous nous installons donc. Son collègue est au volant.

 

Après avoir essayé de deviner s’ils faisaient partie de l’armée ou de la fonction publique, nous finissons par apprendre qu’ils sont inspecteurs des impôts. Notre cliché de l’inspecteur hautain et rébarbatif s’effondre aussitôt, ces deux bosniaques sont aussi bienveillants que bavards. La femme s’attache à nous raconter l’histoire des environs et particulièrement celle de Visegrad, une ville voisine très connue pour son pont. Elle nous conseille également de visiter les villes alentour construites par Emir Kusturica pour ses films.

 

Nous cherchons à savoir si travailler dans l’administration publique est une bonne carrière en Bosnie, la réponse ne se fait pas attendre. La jeune femme ne tarit pas d’éloges sur son métier : pour elle c’est une fonction sure (gros avantage dans un pays où la situation économique est instable), bien payée et intéressante parce qu’ils inspectent toujours des firmes différentes et n’ont pas le temps de s’ennuyer. Il y a souvent des irrégularités dans les comptes des entreprises qu’ils contrôlent mais ce n’est pas non plus aberrant, et la relation avec les inspectés est toujours cordiale.

 

Au milieu du trajet les deux collègues font une pause pour accomplir un de leurs rituels quand ils passent dans la ville de Rogatica : acheter des sortes de brioches salées (spécialités bosniaques dont on ne connait malheureusement pas le nom) dans la meilleure boulangerie de la ville. Ils nous en offrent deux chacun et on dégustent ensemble ces en-cas en discutant de Zaz, la  star française des Balkans !

 

Zoé

 

Portrait 7 : Hadrian de Timisoara en Roumanie           

 

             Alors que nous attendions depuis déjà une bonne heure à la sortie de Wien, nous décidons avec Elisa d’aller dans une petite station-service champêtre, peu avant l’insertion de l’Autoroute. Après quelques échanges peu fructueux avec des Viennois dont le caractère se rapproche de celui des Parisiens lorsqu’ils vont au travail, nous apercevons une voiture roumaine se garer avec une remorque transportant une autre voiture : deux pour le prix d’une ! Alors son conducteur sort et après quelques instants nous fait signe d’approcher. On dépose les sacs dans la voiture de derrière et on est parti direction Budapest.

 

            Le conducteur s’appelle Hadrian et a une trentaine d’année, des yeux verts perçants et un sourire à toute épreuve. Premier préjugé qui tombe sur les roumains : il parle parfaitement anglais. Au fil du voyage il nous fait découvrir sa famille : une femme ravissante et un fils d’un peu moins de 10 ans. Hadrian fait régulièrement l’aller-retour entre l’Autriche et Timisoara, une ville roumaine où il habite. Il nous explique que le salaire moyen en Roumanie est de 250 € par mois et qu’ainsi il préfère rester sans emploi et aller chercher des voitures peu chères en Europe pour ensuite les revendre en faisant une plus-value de 200-300 €. « C’est long mais plus rentable » nous explique-t-il avec un sourire malicieux.

           

             Alors que nous faisons une pause pour manger à midi, il nous pose une question qui le turlupinait depuis notre rencontre. Il se demande si nous étions méfiants lors de l’arrivée d’une voiture roumaine car nous ne l’avions pas interpellé directement. Nous lui expliquons que cela n’avait rien avoir avec sa nationalité mais que nous voulions tout simplement ne pas « l’agresser » (technique habile de l’auto-stoppeur chevronné). Cette remarque montre parfaitement la souffrance des Roumains à propos des stigmatisations récurrentes à leur encontre en Europe. Soulagé, Hadrian nous explique que les Roumains sont tous vus comme une « bande de Gypsies » à cause des Roms. Or ils ne sont qu’une minorité qui donne une mauvaise image de la Roumanie selon lui. Notre échange permet de mieux comprendre le problème des Roms en Europe. D’un côté ils sont stigmatisés, voir discriminés en Roumanie où ils sont incapable de s’intégrer parmi les sédentaires, alors qu’en France ils sont renvoyés et même payés pour retourner en Roumanie. Ainsi Hadrian nous explique que c’est facile pour nous de les payer mais que cela ne règle pas le problème. En fait le cas des Roms ne peut être réglé qu’avec une véritable politique de l’Union Européenne sur le sujet, prévoyant une intégration de cette minorité avec la fin des discriminations à leur encontre en Roumanie mais aussi l’arrêt des politiques égoïstes des pays d’Europe de l’Ouest.

 

            Notre voyage se termine sur la question de l’Europe et de ses bénéfices pour la Roumanie. Hadrian reste perplexe : l’Union Européenne n’a pas radicalement changé la Roumanie. Selon lui le seul avantage de l’Europe serait d’entrer dans l’Espace Schengen où il pourrait aller travailler à l’étranger pour un salaire 5 fois plus élevé que dans son pays d’origine. On comprend ici les décalages entre les pays européens et les failles d’une Europe à plusieurs vitesses. Arrivé dans la banlieue de Budapest, on se quitte par les échanges d’adresses postales et Facebook. Après une photo souvenir, il nous demande de lui envoyer une carte à notre arrivée d’Istanbul afin de s’assurer de la réussite de notre périple mais aussi de  jouir à sa manière de notre périple à travers l’Europe.

 

Nicolas.

 

Portrait 8 : Ismail, le camionneur bosniaque dans un camion serbe

 

C’est à la frontière tchèque, alors que nous attendions depuis un moment, que nous avons été pris par ce camion. Alors que nous attendions depuis une ou deux heures, et que nous avions eu plusieurs refus assez catégoriques (dont un Français dont la seule réponse a été : « non merci ! »), Elisa a tenté le stop sur l’autoroute à la frontière pendant que j’essayais de démarcher avec quelques personnes dans ces bâtiments frontaliers aux allures soviétiques. C’est au bout de quelques minutes à peine que j’ai été surpris de voir un camion s’arrêter, et de voir Elisa me crier de venir la rejoindre. Nous montons dans le camion, et nous repartons vers Prague. Nous commençons à lui expliquer notre voyage, mais nous comprenons assez vite qu’il ne parle pas du tout anglais. C’est donc à partir de ce moment que s’est engagé une discussion à travers des mots piochés dans toutes les langues européennes et méditerranéennes (anglais, français, italien, arabe, serbo-croate…) et à travers des gestes et expressions du visage. La discussion a d’abord porté sur la famille, et c’est à ce moment que nous avions affaire à une personne singulière. Tout d’abord, ce camionneur avait de la famille dans tous les pays d’Europe : à Vienne, en Suède, Roumanie, Turquie, Allemagne… De plus, son neveu n’est autre que Kenan Sipahi, joueur de l’équipe nationale de basket turque. Nous parlons ensuite de sa famille dont il est très fier. Nous comprenons, par des gestes et des paroles hasardeuses, et surtout par des photos qu’ili nous montre avec fierté qu’il a deux enfants diplômés. Son aînée est ainsi diplômée de modern design. Il demande ce que nous faisons comme études. Nous lui répondons: « politique ». Il nous répond avec une moue décontractée, mais il continue à s’exprimer sur sa vie. Cet homme est heureux de nous montrer tous les objets de son camion qui nous permettent de retracer sa vie. Il ne s’arrête pas de parler ou de gesticuler pour nous montrer ceux qu’il aime, et ce qu’ils font dans la vie. Nous nous arrêtons alors à une aire de repos. En effet, il nous explique qu’il doit faire une pause d’une heure environ. Ce n’est pas grave, il en profite pour nous offrir le café, un café turc bien sûr. Repartis sur la route, il veut nous initier à la culture de ses origines. Il nous parle des romans de Khaled Hoseini et nous fait écouter Dino Merlin, dont la voix est très belle et très mélancolique, mais aussi Dragana Mirkovic ou encore Severina Vučković qu’il trouve très jolies. En effet, à la vision de la couverture des CD, je l’approuve chaudement. C’est là que s’initie une discussion sur les femmes. Il se déclare musulman mais refuse catégoriquement la burqa. Il nous explique en effet qu’on ne peut plus différencier une femme d’un homme avec une burqa. Pour lui, le voile, ça va, car l’on peut voir les traits de la femme. On essaye alors de lui faire parler de l’Europe. Il le dit lui-même, et sa personnalité le démontre, il se sent européen car il a du contact avec les autres cultures européennes, même s’il ne pense pas appartenir pas à l’Union Européenne. Enfin, nous lui demandons un vocabulaire de mots serbo-croates, afin de pouvoir se faire comprendre par la suite. Arrivés aux alentours de Prague, c’est là que la différence de langues, et l’incompréhension qui en découle a eu des conséquences négatives. Nous n’arrivons pas à lui faire comprendre que nous voulons aller à Prague. Il a dû en effet comprendre que c’était juste une direction, et que nous allions vers Istanbul directement. il nous propose en effet de dormir avec lui dans une aire de repos en posant la tente dans l’herbe. Après lui avoir fait comprendre que nous voulions aller à Prague, il tente de nous expliquer qu’il ne peut sortir de l’autoroute. C’est alors qu’après de longues hésitations, nous lui demandons de nous déposer à la première sortie. Il est alors 22:00 environ, nous croyons être assez proches de Prague. Mais après être sortis de l’autoroute, nous pouvant aller plus loin car la route était trop dangereuse, et après avoir érrés longuement, nous sommes pris vers 0:00 par un taxi. De nouveau sur l’autoroute, nous apprenons que nous sommes tout de même à 40 km de Prague, et nous arrivons à notre auberge vers 1:00.

Tanguy

Portrait 9 : Mr Karlovačko

 

Nous sommes le 8 juin, il est 8h du matin et nous sommes 8 à… Non... Nous sommes 20 à stopper sur la côte croate, dans le même village. Nous sommes tous encore groggy de notre demi-réveil matinal (4h45), de notre trajet dans un bus de pèlerins et de notre traversée hors du temps le long de la côte, réchauffée par les premiers rayons du soleil. Je me souviens encore du paysage… La montagne, une petite ville, un petit café, une petite plage et… une petite départementale. Deux ou trois voitures passent timidement au milieu de la forêt de pancartes cartonnées “direction Sarejevo”. Ça commence bien! Que va-t-il encore nous arriver aujourd’hui?! Alice et moi décidons de nous séparer un peu du reste de la meute. Stratégie parfois gagnante, nous nous installons un peu en amont. Une petite haie, sûrement taillée pour l’occasion, me sert d’étendoir à linge. Quitte à attendre, autant faire comme chez moi! Ma binôme de choc commence déjà à dissiper mes inquiétudes à grands coups de bonne humeur. Une voiture… Deux voitures… Nous sommes rejoints par Tanguy et Auberie qui s’installent nonchalamment quelques mètres devant nous. Mince ils vont nous piquer notre voiture ! C’est alors que quelqu’un s’arrête. Pour nous deux ? Pour eux deux ? Ça ne va pas se passer comme ça ! La bataille commence. Tels des sportifs de haut niveau nous dégainons notre plus beau sourire tout en dépliant notre carte d’un geste expert. La voiture n’est pas grande, il n’y aura pas de place pour les vaincus. Après quelques tergiversations, quelques regards hostiles en direction de nos deux concurrents, la sentence tombe… L’homme nous prendra tous les quatre! Heureux, nous ne perdons pas une minute pour nous entasser dans la petite voiture grise. Nos sacs sur les genoux, nous démarrons. Premières impressions : notre chauffeur a la banane ! Typiquement méditerranéen. Je me souviens encore de sa voix grave qui portait sûrement au-delà des montagnes environnantes. Mince, mes pieds sont coincés par… attend que je regarde… par des bouteilles. Ah oui. Le sol de la voiture était jonché de cadavre pour liquides plus ou moins désaltérants; plus ou moins alcoolisants aussi… Nous tentons un premier contact. Notre chauffeur ne parle pas anglais, nous ne parlons pas croate. Mais notre infatigable Tanguy maintient la discussion qui devient vite surréaliste. Oui deux personnes peuvent se parler sans comprendre pour autant un traître mot de ce qu’ils se disent. Alors que nous commençons à nous demander si notre chauffeur a bien saisi notre destination, le voilà qui s’arrête. La route est à moitié coupée par des travaux et le passage est régulé par les ouvriers. Soudain, notre pilote démarre bien que notre tour soit passé et que des voitures arrivent en face. Intrépide, il se décale et les double par la gauche, peu dérangé par la surface de calcaire et de cailloux sur laquelle il s’engage alors à vive allure. Nous échangeons quelques regards entre camarades de fortune, ou d’infortune. Notre pilote lâche quelques mots en croate, tout est normal. Tout aussi brusquement, il s’arrête à hauteur des ouvriers dans un crissement gravillonné et les apostrophe. Est-ce pour les insulter d’avoir ainsi arbitrairement coupé la route ? Ou est-ce pour leur glisser quelques blagues dont seuls les croatophones ont le secret ? Nous repartons à vive allure. La conversion continue à coups de signes et de mots piochés dans les tréfonds de notre carnet de bord. « La frontière, oui on veut aller à la frontière » : traduction un grand X avec les bras. Yes, apparemment c’est compris ! C’est alors qu’un mot fait basculer définitivement notre matinée dans l’inoubliable. Karlovačko. Nous avions appris en effet un ou deux mots, et notamment « pivo » qui signifie bière. Le regard de notre chauffeur s’illumine. Tout à coup, la discussion devenait claire et limpide ! Nous apprenons que la bière locale s’appelle la « Karlovačko ». Au milieu d’éclats de rires, nous nous exclamons « Karlovačko ? » et lui de répondre « Ah ah ah Karlovačko, Karlovačko… ». Notre chauffeur s’improvise alors guide touristique et décide de s’arrêter sur un petit parking offrant un point de vue magnifique. De grands lacs reflètent les sourires du soleil, la végétation verdoyante faisant la jonction avec les montagnes en arrière-plan. Mais trêve de bavardage, revenons-en à l’aspect culturel ! En effet, notre guide nous apprend que c’est l’eau de ces lacs que l’on retrouve dans la Karlovačko. Décidémment ! Ce que nous ignorions alors était que la matinée découverte s’achèverait en séance de dégustation. Nous voilà assis en terrasse dans un petit restaurant type « routier ». A peine installés, 5 demi-litres de Karlovačko nous étaient déjà servis par une charmante serveuse aux cheveux brunx méditerranéens. Cette dernière s’improvise alors traductrice dans un anglais maîtrisé. Le ventre vide nous buvons notre pinte à l’heure ou nous devrions prendre notre petit-déjeuner. Les rires se font de plus en plus bruyants et de moins en moins contrôlés. Alors que nous commençons à peine à comprendre que la matinée serait définitivement épique, une deuxième tournée atterrit de nulle part. En bons autostoppeurs nous acceptons ces cadeaux! “Hvala Hvala l’ami!”. Généreux je me sacrifie d’ailleurs pour finir la pinte d’Alice… Un collègue de notre guide s’arrête sur le parking et gare sa pelleteuse à quelques mètres. Nous comprenons alors que notre compagnon devait être chef de chantier. Il semble d’ailleurs fier de lui présenter ses quatre nouveaux amis. Après avoir gloussé et pris quelques photos, il est temps de repartir! Non content de nous avoir offert le petit déjeuner, notre chauffeur décide de glisser quelques pièces dans une machine à jouets pour enfant. Vous savez cette boîte rouge que vous lorgniez, petits, dans les supermarchés; les petites babioles enfermées dans des globes de plastiques. Et hop, une pour chaque fille! Après avoir salué notre charmante serveuse-traductrice, nous repartons. Je me demande si nous avions pris une troisième tournée ou si notre chauffeur ne s’était pas pris une petite pinte de plus. Toujours est-il que mes souvenirs se brouillent bizarrement à partir de cet instant. Le trajet vers la frontière fut inoubliable. A grands cris de “Karlovačko!” nous bénissons tels des pèlerins cette aventure inattendue. Au bord de la route nous apercevons un autre binôme en quête d’une voiture. Ouvrant la fenêtre, nous les informons que tout se passe bien pour nous: “Karlovačko!!!” crions-nous d’une seule voix. Leur visage ahuri s’éloigne déjà dans le rétroviseur. Alors, peut-être était-ce la faim? Sûrement, je ne vois de toute façon aucune autre explication… Le tapis de sol de Tanguy est soudain devenu fort appétissant. D’un coup de mâchoire vorace Auberie en déchire une bouchée. Peu nourrissant il est vrai, nous en dévorons pourtant tous quelques bouts. Je garde en lieu sûr quelques vidéos qui témoignent de la cruauté animale qui nous a saisi à cet instant. Tanguy dormira désormais sur du gruyère! Nous arrivons enfin à la douane. Nous avions mis au moins 2h pour faire les 60km qui nous séparaient à l’origine de la Bosnie. Mais quelle histoire! Pourtant, notre ami décide de sonner le rappel du spectacle. Nous revoilà assis autour d’une Karlovačko sur la terrasse du restaurant à l’entrée du poste frontière. Je ne compte plus mes aller-retours vers les toilettes tant la pourtant fort bonne Karlovačko dépassait mes capacités de stockage liquide. Reproduisant le même tour de magie, notre chauffeur fait cette fois-ci apparaître des barquettes de kebab tchitchi sous nos yeux ébahis . Sortes de boulettes de viande grillée accompagnées de frites. Nous les dévorons avec plaisir. Cette fois-ci, nous quittons notre croate. Il n’avait auparavant pas manqué de nous présenter aux clients du restaurant assis à côté de nous. Parmis eux, un bosniaque que nous retrouverons plus tard, et qui nous emmènera sur un petit chemin inquiétant afin de nous… offrir des fraises! Fraises que l’on cueillera dans le champ de sa soeur… Mais ça c’est une autre histoire. Finissons celle que j’ai déjà commencée! Je me rappelle une étrange émotion en quittant notre ami croate, au delà de l’état d'ébriété certain dans lequel je me trouvais alors. On venait de passer 3h avec lui, à boire, à manger, à rigoler comme de vieux amis. Il avait un regard que l’on retrouve chez les voyageurs, les intrépides, les “fort vivants”. C’était un peu le grand oncle. Celui qui parle et rigole fort lors des dîners. Celui qui fait se taire toute l’assemblée en racontant ses dernières histoires. Après avoir supplier le douanier de tamponner notre passeport, nous voilà passant à pied la frontière entre la Croatie et la Bosnie. Titubant, pouffant, nous nous posons au bord de la route. Il nous faudra bien de longues minutes pour reprendre nos esprits. La rencontre va souvent bien au delà des mots. Même si nous n’avons pu échanger nos points de vue sur la construction européenne, la situation géopolitique en Europe de l’Est, j’ai eu l’impression de partager quelque chose d’aussi profond. Un simple instant de vie avec un croate assez exceptionnel, avec un grand oncle de l’autre bout de l’Europe.

 

Maxime K

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